Une sélection non exhaustive
de textes parlant de la grande guerre
Il nous faut veiller à notre pain. Les rats se sont beaucoup multipliés ces derniers temps, depuis que les tranchées ne sont plus très bien entretenues. Detering prétend que c'est le signe le plus certain que ça va chauffer.
Les rats sont ici particulièrement répugnants, du fait de leur grosseur. C'est l'espèce qu'on appelle « rats de cadavre ». Ils ont des têtes abominables, méchantes et pelées et on peut se trouver mal rien qu'à voir leurs queues longues et nues.
Ils paraissent très affamés. Ils ont mordu au pain de presque tout le monde. Kropp tient le sien enveloppé dans sa toile de tente, sous sa tête, mais il ne peut pas dormir parce qu'ils lui courent sur le visage pour arriver au pain.
Detering a voulu être malin; il a fixé au plafond un mince fil de fer et il y a suspendu sa musette (1) avec son pain. Lorsque, pendant la nuit, il presse le bouton électrique de sa lampe de poche, il aperçoit le fil en train d'osciller : un rat bien gras est à cheval sur son pain.
Finalement, nous prenons une décision. Nous coupons soigneusement les parties de notre pain qui ont été rongées par les bêtes ; nous ne pouvons, en aucun cas, jeter le tout, parce que autrement demain nous n'aurions rien à manger. Nous plaçons par terre au milieu de notre abri les tranches de pain ainsi coupées, toutes ensemble. Chacun prend sa pelle et s'allonge, prêt à frapper. Detering, Kropp et Kat tiennent dans leurs mains leurs lampes électriques.
Au bout de quelques minutes, nous entendons les premiers frottements des rats qui viennent mordiller le pain. Le bruit augmente; il y a là maintenant une multitude de petites pattes, alors les lampes électriques brillent brusquement et tout le monde tombe sur le tas noir, qui se disperse en poussant des cris aigus. Le résultat est bon. Nous jetons les corps des rats écrasés par – dessus le parapet de la tranchée et nous nous remettons aux aguets.
Le coup nous réussit encore quelques fois. Puis les bêtes ont remarqué quelque chose ou bien ont senti l'odeur du sang. Elles ne viennent plus. Cependant, le lendemain, le pain qui restait sur le sol a été emporté par elles.
Dans le secteur voisin, les rats ont assailli deux gros chats et un chien qu'ils ont tués et mangés.
Les rats, Erich Maria Remarque
Cher père,
Ta lettre m'est arrivée dimanche et je te remercie, mon cher Papa, de la tendre et de l'ingénieuse affection avec laquelle tu essayes de me donner le plus ingrat des courages, celui de n'être qu'un pauvre malade inutile, à l'heure où mes frères sont au danger et où de grandes choses glorieuses s'accomplissent. Les souvenirs de l'an passé ne sont point faits pour me rendre patient.
J'ai connu la joie héroïque de se battre, de remonter la route victorieuse. C'est ce qui me donne le mortel regret d'être ici. Mais je tâche d'oublier ces nobles heures, et de m'oublier pour ne sentir que la joie, presque l'ivresse de nos derniers communiqués. Je suis comme hors de moi. Je ris et je trinque avec mes compagnons de maladie. Nous chantons ensemble La Marseillaise.
Dix mille puis vingt mille prisonniers ; notre terre reconquise. Tout ce cliquetis me donne la fièvre et m'ôte le sommeil, et Dieu me garde de faire le poète quand j'écris à mon père, mais je sens tout ce qu'il y a de France qui se lève en moi, comme le brouillard du matin sur la terre obscure, et jamais je n'ai éprouvé un sentiment si vif, si passionné et si délicieux d'être un homme de mon pays. Pourquoi, pourquoi suis-je ici loin de la bataille ? Mon vieux régiment est au cœur de la fête, du côté de Mesnil, et déjà il paraît qu'il a bravement fait son devoir. On cite des blessés et des morts. Mon cœur est là-bas avec eux... et j'envie Marcel qui est dans la mêlée, et Charles qui est dans le canon. Parle-moi d'eux dès que tu auras de leurs nouvelles, je sais trop qu'ils ne sont pas moins au danger qu'à l'honneur. J'ai une telle envie de guérir qu'elle commence à opérer. Peut-être, en dépit du plus galonné des majors, ne sera-t-on pas obligé de me rouvrir et de me recouper.
Chaque jour, je rends en détail quelques parcelles de ma côte avariée. II passe de fréquentes inspections et ce matin encore un médecin m'a recommandé la patience et promis la guérison. Je l'ai cru aussitôt sur sa croix de commandeur et ses étoiles de brigadier. Je suis prêt à tout pour en finir. Mais si je puis m'en dispenser, j'aime autant ne pas repasser sur la table d'opération ! Sur le «billard» comme l'appellent nos poilus. On me panse tous les matins, on me sature d'iode. Je passe ma matinée dans les journaux et l'après-midi sur la grande plage d'automne, pluvieuse et désolée. La mer est belle, d’une beauté triste. L'équinoxe roule ses lourdes marées jusqu' au pied des falaises.
Le courrier de guerre – Henri Jacquelin
Depuis que l'homme écrit l'Histoire
Depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerres notoires
Si j'étais tenu de faire un choix
A l' encontre du vieil Homère
Je déclarerais tout de suite
Moi mon colon celle que je préfère
C'est la guerre de 14-18
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis
Que je me soucie comme d'une cerise
De celle de 70
A u contraire je la révère
Et lui donne un satisfecit
Mais mon colon celle que je préfère
C'est la guerre de 14-18
Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux
Leurs faits d'armes sont légendaires
A u garde-à-vous je les félicite
Mais mon colon celle que je préfère
C'est la guerre de 14-18
Bien sûr celle de l'an 40
Ne m'a pas tout à fait déçu
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus
Mais à mon sens elle ne vaut guère
Guère plus qu'un premier accessit
Moi mon colon celle que je préfère
C'est la guerre de 1418
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guérillas, non fichtre non
Guerres saintes guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom
Chacune a quelque chose pour plaire
Chacune a son petit mérite
Mais mon colon celle que je préfère
C'est la guerre de 14-18
Du fond de son sac à malices
Mars va sans doute à l'occasion
En sortir une, un vrai délice
Qui me fera grosse impression
En attendant je persévère
À dire que ma guerre favorite
Celle mon colon que je voudrais faire
C'est la guerre de 14-18
Paroles et musique de Georges Brassens.
"On m'apprit que ma compagnie avait été relevée. Je descendis aux abris de seconde ligne, accompagné d'un blessé et d'un tambour. Les gens s'écartaient devant nous. Plusieurs nous donnèrent à boire. Je vis quelques-uns des nôtres, en passant, que les fossoyeurs venaient chercher. Je n'avais plus la force de les plaindre. Mais devant celui que j'enjambai, avant de quitter le dernier boyau, je sentis s'allumer en moi une flamme de malédiction.
Le projectile était entré dans cette tête et y avait travaillé jusqu'à la grossir du double; puis les éclats étaient sortis, emportant les deux yeux, et laissant sur les joues gonflées des crevasses déchiquetées en étoiles. Je m'agenouillai pour lui arracher un lambeau de capote et le couvrir. Mais je pensai qu'il valait mieux que le soleil vît cela, et j'aurais voulu avoir des bras assez forts pour le soulever jusqu'au ciel, et le montrer à l'univers."
"L'Humaniste à la Guerre" (avril 1915- bois d'Ailly) - Paul Cazin
Si je mourais là-bas, de Guillaume Apollinaire (in Poèmes à Lou, 1915)
« Si je mourais là-bas sur le front de l'armée Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleurs
Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier
Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants
Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L'amant serait plus fort dans ton corps écarté
Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
- Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur -
Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie
Ô mon unique amour et ma grande folie »
Le Feu, de Henri Barbusse (1916)
« A l’Ouest se dessine une silhouette embuée de moines sous la pluie. C’est une compagnie du 204, enveloppée de toiles de tentes On voit, en passant, leurs faces hâves et déteintes, leurs nez noirs, à ces grands loups mouillés. Puis on ne les voit plus. Nous suivons la piste qui est, au milieu des champs confusément herbeux, un champ glaiseux rayé d’innombrables ornières parallèles, labouré dans le même sens par les pieds et les roues qui vont vers l’avant et qui vont vers l’arrière. On saute par-dessus des boyaux béants. Ce n’est pas toujours facile : les bords en deviennent gluants, glissants, et des écoulements les évasent. De plus, la fatigue commence à nous peser sur les épaules. Des véhicules nous croisent à grand bruit et à grand éclaboussement. Les avant-trains d’artillerie piaffent et nous aspergent de gerbes d’eau lourde. Les camions automobiles emportent des espèces de roues liquides qui tournoient autour des roues et giclent dans le rayon de chaque tumultueuse roulotte.
A mesure que la nuit s’accentue, les attelages secoués et d’où se soulèvent des encolures de chevaux et les profils des cavaliers avec leurs manteaux flottants et leurs mousquetons en bandoulière, se silhouettent d’une façon plus fantastique sur les flots nuageux du ciel. A un moment, il y a un encombrement de caissons d’artillerie. Ils s’arrêtent, piétinent, pendant qu’on passe. On entend un brouillement de cris d’essieux, de voix, de disputes, d’ordres qui se heurtent, et le grand bruit d’océan de la pluie. On voit fumer, par-dessus une mêlée obscure, les croupes des chevaux et les manteaux de cavaliers.
— Attention !
Par terre, à droite, quelque chose s’étend. C’est une rangée de morts. Instinctivement, en passant, le pied l’évite et l’œil y fouille. On perçoit des semelles dressées, des gorges tendues, le creux des vagues faces, des mains à demi crispées en l’air, au-dessus du fouillis noir.
Et nous allons, nous allons, sur ces champs encore blêmes et usés par les pas, sous le ciel où des nuages se déploient, déchiquetés comme des linges à travers l’étendue noircissante qui semble s’être salie, depuis tant de jours, par le long contact de tant de pauvre multitude humaine. »
Les Champs d'honneur, de Jean Rouaud (1990)
« Il y avait des mois que les trente étaient des millions, décimés, épuisés, colonie de morts-vivants terrés dans les boues de la Somme et de la Marne, lancés abrutis de sommeil dans des contre-attaques meurtrières pour le gain d’une colline perdue le lendemain et le massacre de divisions entières, pions déplacés sur les cartes d’état-major par d’insensés Nivelle, plan Schlieffen contre plan XVII, tête-à-tête de cervidés enchevêtrés figés dans leurs ramures Les règles de la guerre, si précieuses à Fontenoy aux ordres du dernier des condottières, provoquaient dans cette querelle d’arpenteurs des bilans d’abattoir et une esthétique de bauge. La facture s’alourdissait. Le mérite du petit chimiste fut de proposer une bonne affaire : un kilogramme d’explosifs coûte 2,40 marks, contre 18 pfennigs et de plus grands ravages son poids de chlore. Face aux milliards des maîtres de la force, en fermant les yeux, la victoire à trois sous.
C’est ainsi que Joseph vit se lever une aube olivâtre sur la plaine d’Ypres. Dieu, ce matin-là, était avec eux. Le vent complice poussait la brume verte en direction des lignes françaises, pesamment plaquée au sol, grand corps mou épousant les moindres aspérités du terrain, s’engouffrant dans les cratères, avalant les bosses et les frises de barbelés, marée verticale comme celle en mer Rouge qui engloutit les chars de l’armée du pharaon.
L’officier ordonna d’ouvrir le feu. Il présumait que derrière ce leurre se dissimulait une attaque d’envergure. C’était sans doute la première fois qu’on cherchait à tuer le vent. La fusillade libéra les esprits sans freiner la progression de l’immense nappe bouillonnante, méthodique, inexorable. Et, maintenant qu’elle était proche à les toucher, levant devant leurs yeux effarés un bras dérisoire pour s’en protéger, les hommes se demandaient quelle cruauté on avait encore inventée pour leur malheur. Les premiers filets de gaz se déversèrent dans la tranchée. »
Ceux de 14, de Maurice Genevoix (1949)
« 10 septembre 1914. Je suis entouré de Boches ; il est impossible que j’échappe, isolé ainsi de tous les nôtres Pourtant, je serre dans ma main la crosse de mon révolver : nous verrons bien. J’ai buté dans quelque chose de mou et de résistant qui m’a fait piquer du nez ; peu s’en est fallu que je ne me sois aplati dans la boue. C’est un cadavre allemand. Le vasque du mort a roulé près de lui.
Et voici qu’une idée brusquement me traverse : je prends ce casque, le met sur ma tête, en me passant la jugulaire sous le menton parce que la coiffure est trop petite pour moi et tomberait. Course forcenée vers les lignes des chasseurs ; je dépasse vite les groupes de Boches, qui flottent encore, disloqués par notre fusillade de tout à l’heure. Et comme les Boches je crie : « Hurrah ! Vorwärts ! » Et comme eux, je marmotte un mot à quoi ils doivent se reconnaître, en pleines ténèbres, et qui est Heiligthum. La pluie me cingle le visage ; la boue colle à mes semelles, et je m‘essouffle à tirer après moi mes chaussures énormes et pesantes. Deux fois je suis tombé sur les genoux et sur les mains, tout de suite relevé, tout de suite reprenant ma course malgré mes jambes douloureuses et mollissantes. Chantantes et allègres, les balles me dépassent et filent devant moi. Un Français, sautillant et geignant :
“C’est toi, Léty ?
Oui mon lieutenant ; j’en ai une dans la cuisse.
Aie bon courage ; nous arrivons !”
Déjà il n’y a plus de braillards à voix rauque. Ils doivent se reformer avant de repartir à l’assaut. Alors je jette mon casque, et remets mon képi que j’ai gardé dans ma main gauche.
Pourtant, avant de rallier les chasseurs, j’ai rattrapé encore trois fantassins allemands isolés. Et à chacun, courant derrière lui du même pas, j’ai tiré une balle de révolver dans la tête ou dans le dos. Ils se sont effondrés avec le même cri étranglé ! »
Et après toutes ces horreurs, l'armistice !